Josselin Schaeffer, psychologue clinicien, secteur 59I06

Intervention colloque filière socio-éducative, EPSM-al, 1er décembre 2022.

Famille d’accueil thérapeutique !

Le titre de la séquence de cet après-midi est « pratiques professionnelles croisées entre filière socio-éducative et MDPH ». Que fait donc un psychologue dans cette séquence ? Si l’on est réunis ici dans un EPSM et que l’on invite des psychologues, une pédopsychiatre, des infirmiers, c’est bien qu’il y a aussi quelque chose qui se croise avec la dimension thérapeutique présente à l’hôpital et dans les centres ambulatoires. Si je parle aujourd’hui, c’est parce que je pense que la dimension thérapeutique regarde également la filière dite « socio-éducative ». Je vais donc tenter de vous transmettre ce qui fonde la relation thérapeutique et quelle position elle requière vis-à-vis de l’enfant ou de l’adulte d’ailleurs.

Handicap, trouble, pathologie, symptôme, c’est par ces termes que sont désignés par l’Autre social que sont la MDPH, l’école, les parents, les services de soin, les « psys » ce qui cloche chez l’enfant. Ce qui cloche c’est ce qui est réfractaire à l’assimilation, à l’inclusion, ce qui pose des problèmes, ce qui dénote, qui dérange, qui est hors norme, ce qui exclut et fait souffrir. A partir de cela, la société s’organise pour aider ces personnes « à compenser » au mieux les conséquences de leur handicap, « répondre aux besoins liés au handicap ». C’est le versant « usager » qui est celui qui utilise les services et à qui l’on donne des réponses les plus adaptées possibles à son profil.

C’est une perspective bien évidemment indispensable pour faire en sorte de tendre vers une égalité de chances et de droits pour tous et ce, de la manière individualisée possible. Mais cette notion d’égalité a son revers, car ce « tout le monde doit être égal » peut dans certains cas nier les différences au nom de ce principe. Je vais tenter de vous dire brièvement en quoi la question thérapeutique impose d’inverser ce principe d’égalité et cette notion de « pour tous » au profit du cas par cas. 

Quand j’ai discuté avec l’assistante familiale de cette intervention et que je lui ai demandé ce qu’elle pouvait me dire de son travail, elle m’a répondu « mon travail, c’est la relation ». Je vous avoue que je m’attendais à une réponse moins laconique mais quand j’y ai réfléchi, je me suis dit que pour en arriver là, il fallait vraiment avoir non seulement une grande finesse mais aussi une grande expérience de son métier.  En effet, il ne s’agit pas du tout d’une réponse simple comme cela pourrait apparaître au premier abord.

La relation.

La relation est la base de toutes les interventions non autoritaires et non contraintes. Nous en avons l’habitude, on peut appeler cela relation de confiance, transfert, en tous les cas j’oserais le mot « amour ». Il faut qu’il y ait un lien pour que notre parole ait un poids, pour que notre interlocuteur se saisisse, se serve de ce qu’on lui propose. En tant que professionnel, on est censé savoir comment accrocher l’autre, je dirais même un peu comment le séduire pour passer du statut de l’inconnu à celui de reconnu. Cette possibilité de relation va dépendre de la position que vous prenez : écoute, bienveillance, compréhension, absence de jugement, position dite « basse » parfois etc… C’est tout l’art d’un certain nombre d’entre nous et notamment des assistantes familiales qui doivent, en quelques minutes lors des premières rencontres, susciter l’adhésion, l’envie, le consentement à venir chez elle et accepter cette modalité de soin. Bien sûr, un travail a été mené en amont mais cela peut échouer même en cas d’accord préalable. C’est déjà arrivé mais franchement rarement.

Précisons les choses. La relation a donc partie liée avec la rencontre. Alors que se passe-t-il pour qu’il y ait rencontre ?  La rencontre c’est la surprise, c’est quelque chose que l’on ne maitrise pas, quelque chose qu’on ne savait pas qu’il allait arriver. Pensez à vos rencontres amoureuses ou amicales, c’est la même chose. La rencontre d’où procède la relation est donc marquée d’un non-savoir. Dans le champ qui nous intéresse, on pourrait dire que pour que la rencontre se produise et qu’une relation se mette en place, il est primordial de se délester d’une partie de son savoir sur l’autre, sur ses troubles, ce que l’on pense qu’il lui faudrait, sur ce que l’on croit pouvoir lui apporter de prime abord. Au fond, il est nécessaire de se départir de trop vouloir le bien de l’autre car vouloir le bien de l’autre c’est savoir à sa place ce qu’il lui faudrait. Alors bien sûr on a toujours une petite idée, mais si l’on sait à sa place, on a nul besoin de l’écouter. C’est ici que la notion d’usager doit laisser sa place à son envers, c’est-à-dire à la personne, au sujet oserais-je dire. Car là où l’on prodigue à l’usager un savoir et qu’on lui procure les réponses dont il est censé avoir besoin, le lien thérapeutique, lui, suppose de ne pas savoir, c’est reconnaitre que l’accueilli est le mieux placé pour savoir ce qui se passe pour lui et comment il fait avec ce qui lui arrive. 

C’est donc cette écoute « naïve » entre guillemets qui va être à la base de l’acte thérapeutique et ce, bien avant les techniques ou les méthodes utilisées. Je dirais donc que le thérapeutique, c’est d’abord écouter la réponse que le sujet a mis en place pour faire avec les cartes qui lui ont été distribuées quel que soit ces cartes, leur nombre, leur grandeur, leur valeur. C’est envisager les comportements particuliers, les façons de jouer, de réagir, de se présenter moins comme des déficits à compenser que comme des solutions. Des solutions certes bancales mais singulières à ce qui lui arrive. C’est reconnaitre que les singularités de l’enfants peuvent avoir une fonction, qu’elles servent à quelque chose. Cela ne veut pas dire, qu’elles n’ont pas à évoluer ou à être régulées, ce sera d’ailleurs tout l’enjeu du travail d’équipe avec le médecin, les infirmières, le psychologue, l’assistante sociale et le réseau.

En me disant « mon travail c’est la relation » c’est à mon sens ce que Mme L me disait. Elle ne faisait pas valoir son diplôme, ses formations, son savoir mais sa capacité à accueillir dans le sens d’abriter, de donner asile au hors norme, à la “clôcherie” (néologisme), à l’inéducable, au symptôme, au « c’est plus fort que moi ».

Je finirai par une petite vignette clinique qui me semble illustrer ce que j’ai essayé de transmettre.

Il s’agit d’un jeune garçon de 9 ans sous traitement médical lourd pour ce que l’on appelle des troubles du comportement, crises clastiques, toute puissance, absence de limites, difficultés de concentration et j’en passe. Il est aussi rapidement « persécuté » par l’autre.  Il fait partie du dispositif d’accueil familial thérapeutique depuis environ un an. Les effets bénéfiques de cette prise en charge sont reconnus par les parents et par ce garçon qui dit aimer venir chez Mme L. Il y a donc eu rencontre et la relation est installée et solide. Lundi, lors de sa synthèse, il a été question de son intérêt prononcé pour le personnage d’Harley Quinn, fidèle acolyte du Joker de Batman.  En équipe, la discussion portait sur le fait qu’il semblait un peu trop passionné par cette héroïne et la question s’est rapidement posée de savoir s’il avait l’âge requis pour regarder les films dans lesquels elle apparaissait, - de 12 ans, - de 16 ans. Chacun y allait de ses commentaires, presque tous d’accord pour dire qu’il était trop jeune pour voir ces séries et ces films. Cette exposition à ces productions fictives pouvaient-elles expliquer ses difficultés, fallait-il intervenir en lui rappelant que ce n’était pas de son âge, ses parents étaient-ils trop laxistes, fallait-il les interpeller sur ce sujet ? Dans cet échange, nous avons failli savoir trop vite ce qu’il fallait faire dans cette situation, failli comprendre trop vite pourquoi ce jeune était en difficulté.

Pourtant, nous avons pu changer de perspective et dépasser ce savoir préexistant et enfermant, pour reprendre les mots de Camille, pour se poser la question de la fonction que pouvait avoir, pour ce jeune, cet intérêt privilégié. Plutôt que de vouloir le dissuader frontalement d’abandonner cet investissement, nous allions pouvoir en savoir beaucoup plus en interrogeant cet enfant et en nous interrogeant sur cette passion. Ce personnage d’Harley Quinn ne lui permettait-il pas de traiter ce avec quoi il était au prise, la méchanceté, la pulsion, le mal… Harley Quinn n’était-elle pas ce grand méchant loup si nécessaire pour nommer et apprivoiser, nos pulsions et la place si inquiétante de l’autre ? Lui enlever cet intérêt aurait sans doute menacé la relation au lieu de nous permettre d’agir sur ce garçon à travers les dessins qu’il en faisait et le discours qu’il tenait à son endroit.

Je ne dis pas qu’il n’y a pas de position éducative à tenir pour fixer certaines limites mais que pour qu’il y ait du thérapeutique, on se doit d’abord, dans certaines circonstances, d’écouter et d’accueillir avant d’intervenir au nom d’une fonction de sachant.

Josselin Schaeffer est psychologue
Josselin Schaeffer, psychologue clinicien, secteur 59I06, témoigne de l'importance de l'Accueil Familial Thérapeutique.